Essai
Le citoyen : évolution ou dérive ?
Suivi du mot « citoyen » dans les dictionnaires français, de sa première attestation en 1539 à l'usage contemporain. Une entrée d'apparat s'est élargie jusqu'à désigner un sentiment d'appartenance.
Dernière mise à jour :

L'ouvrage
Le citoyen
Frédéric Treffel, Paris, Honoré Champion, 2014
Histoire du mot « citoyen » d'après les dictionnaires, du XVIe siècle à nos jours. Collection « Les Mots », préface de Jean Cluzel.
Le problème de la définition
Le mot « citoyen » revient dans le discours public contemporain, souvent associé aux droits, plus rarement aux devoirs. Poser la question de son origine et de son histoire, c’est poser la question de ce que le mot a réellement contenu.
Un dictionnaire n’est pas un reflet neutre d’un usage : c’est un lieu où un usage est fixé, arbitré, parfois corrigé. Suivre le mot « citoyen » dans les dictionnaires, c’est donc lire une série d’arbitrages, pas une chronologie.
Première attestation : 1539
Le mot apparaît pour la première fois dans le Dictionnaire françois-latin de Robert Estienne, en 1539. L’observation décisive est qu’il faut y repérer le mot « cité » : le citoyen n’est rien d’autre que celui qui prend part à la cité et aux affaires de la cité. Les deux mots sont néanmoins traités de manière séparée, y compris dans l’édition de 1694 du dictionnaire de l’Académie.
XVIe et XVIIe siècles : la gradation urbain-rural
Le Trésor de la langue française de Jean Nicot (1606) ajoute le mot « citadin », qui désigne celui qui habite un bourg, là où le « citoyen » habite une ville. La citoyenneté a besoin d’urbanité : la distinction n’est pas lexicale, elle est sociale et juridique.
Le même mot figure dans le Dictionarie of the French and English Tongues de Randle Cotgrave (1611), et dans les Épithètes de Maurice de La Porte (1571).
Dans le Dictionnaire françois contenant les mots et les choses de Pierre Richelet (1680), premier dictionnaire monolingue français, le citoyen est celui qui jouit du droit de bourgeoisie — héritage des Grecs et des Romains, à l’origine de l’idée de citoyenneté. Le Dictionnaire général et curieux de César de Rochefort (1685) insiste, en juriste qu’il est, sur l’accès aux fonctions publiques.
Vient ensuite Antoine Furetière et son Dictionnaire universel (1690), en trois volumes, qui offre sur le mot des renseignements sur l’usage, l’origine, l’histoire et la signification. Furetière, qui travaillait au dictionnaire de l’Académie, publia le sien quatre ans avant celui-ci.
1694 : le dictionnaire qui fixe la norme
Le Dictionnaire de l’Académie française de 1694 est le premier dictionnaire en langue française déterminé à offrir une norme et à fixer l’usage en décrivant le meilleur. Toute l’Europe le consultait. Les mots y sont regroupés par familles : le mot « citoyen » apparaît donc dans la famille de « cité », aux côtés de « citadin », « concitoyen », « citadelle » et « civil ».
C’est un point souvent négligé : la famille de mots est une unité de sens. En 1694, « citoyen » n’est pas un adjectif moral, c’est un terme de classification juridique.
XVIIIe siècle : l’entrée de la patrie
Dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert (1751), le traitement change. Rousseau s’en plaint déjà dans le Discours sur les sciences et les arts de la même année :
« Nous avons des physiciens… des musiciens, des peintres ; nous n’avons plus de citoyens ! »
Une dizaine d’années plus tard, en 1762, la quatrième édition du dictionnaire de l’Académie enregistre le mot « patrie ». Le citoyen devient alors explicitement « un homme zélé pour sa patrie » : le statut juridique se double d’une disposition morale.
Le Dictionnaire de Trévoux (1704-1771) et l’Encyclopédie (1751-1780) documentent cette même période.
La Révolution : la généralisation du nom
La généralisation de l’usage du nom de citoyen sous la Révolution est attestée dans le Supplément. L’Académie, supprimée sous la Terreur, n’a pu publier qu’un supplément à sa cinquième édition. Ce supplement enregistre un glissement significatif de l’État vers la nation : le mot, jusqu’ici qualification d’un statut, devient nom de la souveraineté elle-même.
Et la citoyenne ?
Le passage au féminin mérite qu’on s’y arrête. La forme « citoyenne » n’est pas seulement la forme féminine de « citoyen » : sa généralisation française constitue, contrairement au titre masculin, un véritable néologisme. Elle n’apparaît qu’entre 1792 et 1794, lorsque le problème du vote des femmes est explicitement posé et résolu — mais de manière négative.
Autrement dit : « citoyen » existait au masculin depuis 1539, et au féminin depuis 1794. L’égalité de traitement morphologique a trois siècles de retard sur l’égalité de traitement sémantique.
XIXe siècle : le retour des droits
Trois dictionnaires « engagés » réactualisent le mot et insistent sur les droits du citoyen : Lachâtre (1856), Littré (1872) et Larousse (1876). Après la Révolution, la charge affective se déplace : l’emphase n’est plus attachée au citoyen comme statut, elle porte sur ses droits.
Conclusion : extension et perte de profondeur
Le mot s’est étendu, mais il a perdu de la profondeur de sa signification. Il ne désignait plus que le membre d’une cité, avec un statut juridique précis et des obligations corrélatives ; il en est venu à définir un sentiment d’appartenance.
Le mot « citoyen-soldat », que les dictionnaires enregistrent, est la preuve que le terme glisse vers l’adjectif. C’est le symptôme d’une dépolarisation : ce qui était une qualification technique devient une qualité morale, puis un simple attribut d’identité.
Sources
- Robert Estienne, Dictionnaire françois-latin, 1539.
- Maurice de La Porte, Les Épithètes, 1571.
- Jean Nicot, Trésor de la langue française, 1606.
- Randle Cotgrave, Dictionarie of the French and English Tongues, 1611.
- Pierre Richelet, Dictionnaire françois contenant les mots et les choses, 1680 — premier dictionnaire monolingue français.
- César de Rochefort, Dictionnaire général et curieux, 1685.
- Antoine Furetière, Dictionnaire universel, 1690.
- Dictionnaire de l’Académie française, 1694 ; 4e édition, 1762.
- Dictionnaire de Trévoux, 1704-1771.
- Diderot et d’Alembert, Encyclopédie, 1751 ; édition 1751-1780.
- Lachâtre, 1856. — Littré, 1872. — Larousse, 1876.
Ouvrage de référence
Frédéric Treffel, Le citoyen, Paris, Honoré Champion, collection « Les Mots », 2014. Préface de Jean Cluzel, ancien secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques, président fondateur de Canal Académie.
Cette analyse a fait l’objet d’une émission de l’émission Politique-Actu sur Canal Académie, consacrée à « Le Citoyen : évolution ou dérive ? »